Arnaud Montebourg : L’Etat s’engage

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M. le Ministre, pouvez-vous préciser votre trajectoire biographique et politique ?

C’est dans la Nièvre, à Clamecy près de Château-Chinon que je suis né, dans la circonscription qui fut celle de François Mitterrand de 1962 à 1981. Un territoire marqué qui a fortement influencé mon parcours parlementaire je dois l’admettre. Après des études de droit et de sciences politiques à Dijon puis à Paris, j’ai commencé ma carrière professionnelle comme avocat àla Courd’appel de Paris en 1990. Ma carrière politique, quant à elle, débute véritablement avec mon élection comme député de Saône-et-Loire en 1997 pour le groupe socialiste. Ce fut un honneur pour moi de servir les citoyens de mon département, ceux-ci m’ont d’ailleurs réélu à deux reprises, en 2002 et 2007.

Pour imaginer et lancer une réforme profonde des institutions, j’ai fondé en 2001 la Conventionpour la 6e République (C6R), un groupe de réflexion politique défendant notamment le renforcement du pouvoir du Parlement et le développement de mécanismes de délibérations collectives.

En 2008, j’ai été élu président du conseil général de Saône-et-Loire, mandat que j’ai quitté au moment de ma nomination ministérielle. Avant cela, la primaire citoyenne socialiste, née de la volonté de rénover le parti socialiste, avait été un temps fort avec une campagne tout à fait originale. Avec un score de 17%, je crois que nous avons apporté un regard nouveau sur la nécessité de redresser notre pays en ayant une vision non naïve et lucide de la place de l’économie dans la mondialisation.

Quelles ont été vos principales actions législatives en tant que député ?

Au cours de mon premier mandat, j’ai proposé une réforme pour améliorer le fonctionnement des tribunaux de commerce avec François Colcombet. Toujours dans un esprit de justice, je me suis opposé à l’immunité du président dela République, estimant que la responsabilité pénale pouvait être engagée pour des faits commis avant ou pendant son mandat. La justice m’a donné raison plusieurs années après, dans l’affaire de détournement de fonds publics qui impliquait Jacques Chirac. Concernant Nicolas Sarkozy, nous verrons bien ce qui ressortira de ses multiples convocations devant le juge.

En 2006, j’ai été à l’origine d’une proposition de loi visant à permettre à des consommateurs dispersés d’intenter des « actions de groupe ». C’était alors une manière de faire prévaloir l’intérêt général sur la rente illicite que s’étaient constitués les opérateurs téléphoniques au début des années 2000.

Lors de mon troisième mandat, pour le compte du parti socialiste, j’ai contribué à de nombreux projets de loi concernant la réforme de nos institutions. En particulier, j’ai œuvré à ce que le pouvoir du Parlement soit renforcé, afin de donner à notre système politique davantage de contrôle démocratique. En 2002, aux côtés de Vincent Peillon, nous avons publié un rapport de mission sur la délinquance financière et les paradis fiscaux en Europe.

Pour toutes ces missions, j’ai eu à cœur de m’élever, quelle qu’en soit le prix à payer, contre toutes formes d’injustices. C’est le sens premier du socialisme. Ma touche plus personnelle a été et continue d’être celle de rénover, rénover encore et toujours, avec tous ceux qui me suivent.

Au niveau des mesures économiques, votre présidence du conseil général de Saône-et-Loire a-t-elle été marquée par des événements précis ?

Il a fallu, dès mon arrivée, gérer la crise économique. La collectivité a subi de plein fouet ses effets : chute des recettes et augmentation des dépenses sociales. Le département était au bord de la faillite. J’ai dû prendre des décisions budgétaires difficiles, sans sacrifier l’avenir. Cela a été fait, comme en témoigne le redressement spectaculaire des comptes.

Ensuite, dans un département très industriel, nous avons eu à cœur de promouvoir tout un écosystème favorable aux entreprises. Nous avons utilisé pour cela un large éventail d’outils. Une société publique locale de transport (SPL) et une société d’économie mixte (SEM) ont été créées pour répondre au mieux aux attentes en termes de mobilité et d’immobilier. Une stratégie de marque de territoire a été lancée pour promouvoir le département, ses produits agricoles et manufacturés. Des aides à l’implantation d’entreprises ont été mises à disposition. Nous avons répondu à la problématique d’absence de transmission d’entreprises en encourageant la constitution de sociétés coopératives et participatives (SCOP).

Sur le plan social, nous avons renforcé en priorité les politiques d’insertion, qui ont permis de maintenir les chômeurs au plus près de l’emploi.

Par ailleurs, je l’évoquais, nous avons voulu donner des perspectives d’avenir au département. Cela suppose de réfléchir sur le long-terme, au delà-même d’un mandat. C’est pourquoi nous avons soutenu, avec l’appui des pôles de compétitivité, les initiatives d’excellence et les entreprises innovantes. Et cela commence à porter ses fruits. Pour ne donner qu’un exemple, les premières tablettes numériques fabriquées en France, les Qooq, sont produites à Montceau-les-Mines.

Le Redressement productif est l’intitulé de votre ministère. Pouvez-vous préciser ce que recouvre cette notion ?

Tout d’abord il faut être extrêmement lucide sur le constat. L’état de la désindustrialisation dans notre pays est alarmant. En dix ans, notre industrie a perdu 740.000 emplois, tandis que sa part dans le PIB fondait de 30%. Rien que sur les trois dernières années, nous avons vu fermer 900 usines. S’il est besoin de se redresser, c’est parce que les usines françaises sont à terre.

Et rien n’indique que ce mouvement va s’arrêter ! L’industrie doit désormais composer avec la montée en puissance des pays émergents, qui ne se cantonnent plus à un rôle d’atelier du monde mais en deviennent également le laboratoire.

Or nous avons plus que jamais besoin d’’une industrie française forte et compétitive. Nous en avons besoin pour créer des emplois durables et bien rémunérés. Nous en avons besoin pour exporter à l’international. Nous en avons besoin pour innover, afin d’anticiper sur la prochaine révolution industrielle, celle du numérique et du développement durable.

Nous ne pouvons plus être les spectateurs résignés du déclin de notre industrie. Voilà pourquoi il faut redonner à la puissance publique un bras armé, volontariste et visionnaire. C’est le sens du redressement productif.

Il se base sur un modèle cohérent avec notre histoire et nos valeurs. Un modèle entrepreneurial, innovant et patriotique qui consacre la production de biens comme une richesse solide et non soumise aux aléas des marchés financiers.

Nos ambitions sont à hauteur des défis qui nous attendent. Il s’agit de mettre en œuvre une politique industrielle digne de ce nom, qui permettra l’essor de notre appareil industriel et productif, afin de retrouver notre place parmi les champions internationaux. C’est une grande cause nationale qui doit pouvoir compter sur l’engagement de tous les Français.

Quels sont vos objectifs ministériels dans les mois à venir ?

Depuis ma prise de fonction, nous menons simultanément une action sur deux fronts. D’abord celui de l’urgence. La crise de la zone euro a fragilisé un grand nombre de nos entreprises. Il est vital que nous les aidions à traverser la tempête en limitant les dégâts. C’est pourquoi j’ai tenu à m’entourer personnellement d’une « cellule commando » chargé de leur venir en aide, ainsi que de commissaires au redressement productif dans chaque région. Dans les mois à venir, nous continuerons à chercher des solutions durables pour conserver tous les emplois qui peuvent l’être, aux côtés des salariés de Fralib, de PSA, de Neosecurity, ainsi que ceux des plus petites entreprises moins médiatisées mais toute aussi importantes.

Le deuxième front, c’est celui de la reconquête industrielle. C’est le travail de fond, qui doit tracer la voie au renouveau de l’industrie française. Les mois à venir vont être mis à profit pour réarmer la puissance publique, comme je vous le disais. Elle pourra ainsi faire en sorte que le financement de l’économie réelle soit véritablement assuré, avec la mise en place de la banque publique d’investissement. Elle pourra protéger nos industries d’une concurrence mondiale déséquilibrée, avec la mise sous surveillance de l’accord de libre-échange Union européenne-Corée. Elle pourra favoriser la reprise des sites industriels rentables et viables par les salariés porteurs d’un vrai projet, grâce aux évolutions législatives que nous mènerons. Il s’agit ni plus ni moins que de se libérer du carcan idéologique du laisser-faire pour montrer que l’État a toute sa place en tant que stratège de l’économie française.

Notre journal a deux éditions : le Grand Avignon et le Grand Lyon. Quelques mots sur des thématiques ou des projets particuliers, concernant ces deux bassins de vie dans le cadre de votre portefeuille ministériel ?

Ces deux territoires disposent tous deux d’une base industrielle solide et innovante. Forts de leurs spécialisations, ils accueillent des entreprises et des centres de recherche de pointe dans leurs domaines. Les pôles de compétitivité comme Axelera à Lyon (chimie-environnement) ou Pégase à Avignon (aéronautique) comptent parmi les plus performants, et contribuent à mettre au point les produits de demain pour installer durablement l’industrie française sur la scène mondiale.

A Avignon, l’État participe à la création d’une pépinière d’entreprises aéronautiques, à côté de l’aéroport, axée principalement sur les drones et l’aviation légère. Cette pépinière permettra aux PME innovantes de s’implanter dans un environnement aéroportuaire performant, offrant tous les services nécessaires à leur développement. Elle s’insère dans une politique industrielle de la filière aéronautique pensée à l’échelle de la région PACA, qui permet la mise en cohérence des compétences à travers le territoire.

Dans le Grand Lyon, plusieurs projets innovants vont bénéficier d’un soutien de l’État. C’est le cas par exemple du lancement d’un Institut d’excellence sur les énergies décarbonées pour fin 2012, financé sur le programme d’investissement d’avenir. Cet institut permettra d’inventer et développer des procédés industriels consommant moins d’énergie, et pouvant réutiliser les matières premières contenus dans des produits en fin de vie pour en fabriquer de nouveaux. Cela rendra nos produits à la fois plus compétitifs et plus écologiques et préfigure la troisième révolution industrielle.

Un autre exemple, celui des deux plates-formes mutualisées d’innovation en cours de construction sur Lyon. Celles-ci sont destinées à offrir des ressources mutualisées (équipements, personnels et services associés) principalement aux PME, qui n’auraient pas pu y avoir accès toutes seules. Pour innover, il faut s’entraider sans perdre de temps.

Ces quelques exemples illustrent notre volonté de renforcer les PME, qui font la croissance dela France, et de diffuser l’innovation dans les territoires, pour préparer l’avenir. C’est ainsi que démarre l’odyssée du redressement productif.

 

Propos recueillis par la rédaction