Le commerce de proximité : Etat des lieux et avenir

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   La vente au détail et les commerces implantés dans les centres-villes connaissent une crise grave depuis l’émergence de la grande distribution dans les années 60 et 70. Il reste en France environ 600 000 magasins de proximité et, motif d’espérance, le rythme des fermetures baisse constamment.

C’est que ce type de commerce, facilement accessible, continue à faire gagner du temps aux consommateurs. Le lien affectif n’est pas en reste et les grandes surfaces ne permettent pas toujours de créer du liant social. Entre urbanisme et sociologie, la situation générale de la proximité n’est donc pas négligeable pour penser l’avenir. Qu’en est-il de la politique de déplacements urbains ? Est-il possible d’harmoniser l’espace entre écologie et commercialité ? Comment aboutir à un développement durable qui soit à la fois respectueux de l’environnement et efficace d’un point de vue économique ? Ce sont ces questions que nous allons aborder dans ce dossier avec les représentants des associations de commerçants.

 

LE RETOUR DE LA PROXIMITÉ AVEC DES ATTENTES NOUVELLES

   Le commerce de proximité n’est pas mort ! Un renouveau est amorcé malgré la concurrence des hypermarchés et du commerce en ligne. Les grands groupes s’intéressent à la proximité, par exemple But qui crée des enseignes locales But City ou Super U avec sa chaîne Utile dans les villages…

L’urbanisation ou le vieillissement de la population constituent des facteurs de fond pour le renouveau du commerce de proximité. De plus, les consommateurs s’autorégulent en préférant n’acheter souvent que le nécessaire (et échappe ainsi aux tentations des hypermarchés). Ils sont également nombreux, selon une étude de l’INSEE de 2012, à valoriser le tissu économique local. Selon l’Observatoire de la franchise, la convivialité, la proximité et la personnalisation de l’acte d’achat sont des motifs récurrents.

Cette évolution est constatée chez les décideurs. Alors ministre de l’Artisanat, du commerce et du Tourisme, Sylvia Pinel s’est saisie du dossier du commerce de proximité en août 2013. Elle a présenté en conseil des ministres son projet de loi relatif au commerce et aux très petites entreprises. Celui-ci s’inscrit dans la continuité du pacte pour l’artisanat et dans le plan d’action pour le commerce et les commerçants. La loi a été définitivement adoptée le 18 février 2014, année importante sur le sujet puisque c’est aussi le dixième anniversaire de la Journée nationale du commerce de proximité, de l’artisanat et du centre-ville (11 octobre). Retour sur les principales mesures de cette loi

« Mesures renovant les baux commerciaux pour dynamiser les commerces de proximite : Le texte de loi intègre des mesures permettant de maîtriser les loyers commerciaux et d’améliorer les relations entre les commerçants locataires et les bailleurs. Les baux commerciaux, dont le régime date de plus de soixante ans, deviennent ainsi plus équitables et plus transparents.Mesures renforçant le droit de préemption commercial des communes : Ces mesures visent à favoriser la diversité, le développement et la modernisation des activités, dans des territoires marqués soit par une désertification commerciale, soit par un développement de la mono-activité au détriment des commerces et services de proximité. Elles répondent à une volonté forte des élus, relayée par les parlementaires dès l’examen du texte par la Commission des affaires économiques.Mesures visant a favoriser la diversite commerciale dans les territoires : Le texte de loi crée une procédure unique d’autorisation, en fusionnant le permis de construire et l’autorisation commerciale. Les procédures d’autorisations d’implantation commerciale seront simplifiées et accélérées. Il octroie plus de représentativité aux Commissions départementales d’aménagement commercial (CDAC) et permet à la Commission nationale d’aménagement commercial (CNAC) de s’autosaisir des très grands projets commerciaux, incitant au respect de l’environnement. Enfin, il entérine la réforme du Fonds d’intervention pour les services, l’artisanat et le commerce (FISAC) pour redynamiser les territoires les plus fragiles.Sources : ministère. »

DE LA CCI A l’UCAV…

La chambre consulaire et l’association vauclusienne de commerçants et d’artisans ont accepté de nous répondre sur la situation avignonnaise vue à travers leurs institutions… Corinne Chatriot est vice-présidente de la CCI et Sonia Strapelias, présidente de l’Union des Commerçants et Artisans de Vaucluse.

CCI : Entretien avec Corinne Chatriot

 

Corinne Chatriot, Vice-présidente de la CCI de Vaucluse

Quel constat f a i t e s – v o u s de l’état du commerce de proximité à Avignon ?

Le commerce de proximité souffre d’un manque certain de fréquentation, du en partie aux problèmes de stationnement et à un manque de commerces de bouche de qualité, qui génèrent traditionnellement de la clientèle pour les autres commerces. La ville est divisée en 2 parties, dont une souffre plus que l’autre. Il y a un gros travail a faire avec les commerçants sur les horaires d’ouvertures des boutiques, entre 12 et 14h par exemple, ce qui représente environ + 20% de CA. Nous avons la chance d’être passé en zone d’intérêt touristique en intra muros (seulement à peine 10 villes en France) et donc possibilité d’ouvrir de janvier à décembre tous les Dimanches, mais cette opportunité est peu exploitée. Par ailleurs, il manque certainement du dynamisme au niveau des animations qui, à ce jour, ne rapportent pas aux commerces ce qu’ils attendent.

Pour retrouver ce dynamisme, il faut que les associations se regroupent et aient un seul porte parole. Il y a beaucoup de choses à entreprendre, notamment un stationnement express dans toutes les rues commerçantes. Il faut aussi requalifier le quartier Carnot/Carreterie/Thiers, cela en lançant une étude pour identifier les commerçants manquants dans ce quartier, puis en proposant un système similaire à celui des « zones franches », qui n’existe plus aujourd’hui. Enfin, la voierie des centres-villes doit aussi être accessibles aux PMR (personnes à mobilité réduite).

Au niveau départemental ?

Le commerce de proximité souffre, mais les associations de commerçants sont dynamiques sur le département. Elles se défendent en organisant avec leurs petits moyens toutes sortes d’animations : lotos, braderies, vide-greniers, vide-dressing….

Quelles en sont les principales difficultés ?

Aujourd’hui les commerçants et surtout les indépendants souffrent d’être contraints, notamment sur le plan financier, par toutes sortes de nouvelles dispositions. Ainsi, l’accessibilité de leurs commerces est régie par une loi extrêmement difficile à appliquer dans l’existant et en particulier dans les centres historiques et les villages. Qui plus est, tout doit être aux normes pour le 31 décembre 2014, ce qui me semble impossible ! En outre, les commerçants ne sont pas toujours informés des nouvelles dispositions concernant le code du travail (rédaction du contrat de travail, heures supplémentaires, visites médicale d’embauche, etc.). Les commerçants ont eu aussi la douloureuse surprise de la CFE en 2013. Ils espèrent tous que cette taxe sera revue a la baisse, car je rappelle que cette taxe a doublé, triplé, voire plus, en seulement une année.

UCAV : Entretien avec Sonia Strapélias

Sonia Strapélias, Présidente de l’UCAV

Pouvez-vous nous présenter l’UCAV ?

L’UCAV est une union qui regroupe 26 associations de commerçants. Nous avons aussi 11 syndicats professionnels et nous travaillons beaucoup avec l’UPA et la Chambre des Métiers. Face aux problématiques des territoires, nous agissons notamment contre les créations et extensions de grandes surfaces. Nous sommes donc un interlocuteur privilégié pour les décideurs politiques. Nous pouvons mobiliser beaucoup de monde. Je m’inscris dans la continuité de Jean Trilles, notre fondateur.

Que se passe-t-il au niveau vauclusien avec les grandes surfaces ?

Le Vaucluse est le département français qui détient le plus de surfaces commerciales proportionnellement. Il faut donc les aménager et les rationaliser. A court terme, sur le Grand Avignon, on a obtenu un moratoire de la part des élus qui sera proposé au préfet. Il faut obtenir l’arrêt de la création de grandes surfaces. Sur les autres territoires, on agit au coup par coup. Nous ne sommes pas « contre » par principe mais on veut une réflexion avec les commerçants et les autres réseaux dans l’intérêt de l’urbanisme des centre villes. Corinne Chatriot nous aide beaucoup à la CCI mais la présidence ne prend pas de position car le commerce indépendant comme la grande distribution font partie de la compétence consulaire. Nous pensons nous que si un frère tape son frère, il faut le sermonner. Le refus de positionnement pénalise les commerçants et les artisans.

Le commerce avignonnais
rive gauche avec Jean-pierre bellucci (Fédération du commerce de proximité avignonnais)…

Un état des lieux ?

Malgré la conjoncture économique et la perte de confiance relative dans l’économie réelle, le commerce avignonnais se maintient. Dans mon quartier de St-Agricol, on s’en sort encore mais les difficultés augmentent au fur et à mesure à la fois à cause de raisons structurelles mais aussi du rapport avec les grandes surfaces qui a beaucoup changé depuis quelques années. Aujourd’hui, la ville s’enfonce plus qu’elle ne remonte. Au niveau politique, l’ancienne municipalité aurait pu faire passer plus de projets en rapport avec le problème du stationnement. Enlever les voitures près des remparts, c’est une bonne idée esthétique mais elle supprime près de 500 voitures par jour. Le stationnement est une question cruciale qui a été mal traitée politiquement. J’espère que la nouvelle municipalité va se saisir du dossier.

Quel est le rapport avec les pôles commerciaux en bordure de la ville ?

Depuis 7 ans que je suis président, je n’ai jamais été dans l’opposition frontale avec les grandes surfaces car c’est un faux problème. Il aurait mieux valu augmenter le niveau de gamme du centre-ville et notamment de la rive droite de la Rue de la République. La partie droite de la ville essaie aujourd’hui de faire concurrence aux grandes surfaces en faisant de l’entrée de gamme et de la gamme moyenne. C’est une erreur. Nous sommes complémentaires avec Auchan. Dans les quartiers du côté gauche de la ville, nous faisons du haut de gamme qui n’est pas le cœur de métier des grandes surfaces. Nous augmentons constamment la qualité de nos boutiques et notre haut de gamme. Mais, comme certains quartiers sont restés à l’abandon et se sont mis en, concurrence directe avec les grandes surfaces, elles nous attaquent aujourd’hui sur notre créneau et commencent à faire du haut de gamme. Le côté droit aurait mieux fait d’augmenter en gamme plutôt qu’essayer de faire du très grand public. C’est comme un cercle vicieux. Maintenant, les grandes surfaces veulent ouvrir 29 boutiques de luxe. J’ai donc fait un recours contre elle. Je me bats pour mes commerçants mais l’autre côté de la ville veut s’aligner sur Auchan… A produit égal et prix égal, on sait bien que l’offre des grandes surfaces est prolifique et sera préférée entre les banques sur place, la climatisation, le fait de faire ses courses, le parking gratuit et facile…

Que faire au niveau de l’urbanisme ?

La politique d’urbanisme doit tenir compte des disparités urbaines. La rive droite aurait dû monter un peu dans le haut de gamme et on aurait eu ainsi un escalier de l’offre capable d’organiser le marché global du grand Avignon. Après en avoir parlé avec Corinne Chatriot, la vice-présidente de la CCI, on a proposé tous les deux l’idée du stationnement express. Vu que les rues commerçantes sont désaxées du stationnement, on devrait créer des nouvelles places de stationnement limité à 30 mn. Pour acheter une baguette de pain ou les petites courses, ça suffirait à créer un turn-over de la proximité. Autre axe possible, il faudrait une volonté de la mairie d’écouter les commerçants car ce sont eux qui connaissent le commerce.  Il faudrait une cohérence d’ensemble. Le pouvoir d’achat doit mieux être réparti. Au lieu d’organiser des jeux et des loisirs (tombolas…) décalés des commerces, il faudrait les intégrer à la vie commerçante. On gagnerait les jeux après avoir acheté alors qu’actuellement c’est le contraire. On joue pour gagner mais on ne paye rien. Même chose pour la carte Zen. La mairie l’avait mise en place mais qui paye les remises accordées ? On demande aux commerçants de faire des réductions alors que celles-ci sont naturelles pour nous dès lors qu’il y a des gros achats. Mais pourquoi imposer une déduction par principe alors que la perte du chiffre d’affaires n’est pas compensée ? C’est comme si on  nous demandait de financer le commerce et nos propres ventes.

Le commerce avignonnais
rive droite avec Joël Bonny (fédération des commerçants avignonnais)…

Quelle est la situation actuelle ?

La conjoncture fait subir beaucoup au commerce de proximité. Nous avons la concurrence de la grande distribution avec les zones commerciales autour d’Avignon. Les grandes surfaces agissent comme un grand aimant. Le moindre problème amplifie les difficultés de la clientèle qui se tourne par facilité vers ce type de commerce. Par exemple, le stationnement est un amplificateur. C’est un gros point noir. Les commerces souffrent de cette difficulté de circulation, notamment pour les commerces d’alimentation mais tout le monde est touché. Dans certaines zones comme la Balance, il y a peut-être des flux de touristes supplémentaires qui impactent un peu moins la réalité économique. Mais le pouvoir d’achat baisse pour tous. Les commerces « élitistes » de St Agricol ou autre souffrent un peu moins car ils ne sont pas directement en concurrence avec la grande distribution. C’est heureux qu’ils soient moins touchés mais sur 1200 commerces intra-muros, l’immense majorité est touchée.

Le tramway ?

Si le tramway doit se faire, il faudrait le faire rentrer dans les remparts pour déposer la clientèle. C’est un projet qui doit faire l’objet d’une analyse générale des rapports bénéfices/ coûts.

Que pensez-vous de l’aménagement du territoire ?

Ma grosse inquiétude en matière urbanistique est la perte de grosses administrations ou des banques qui comptent quitter le centre ville (ou l’ont déjà quitté). Cela créera une perte de fréquentation. La Banque de France est partie. Les institutions s’éloignent. Il faut conserver un flux constant. Il faut créer de la valeur ajoutée. Avec la municipalité, il est encore trop tôt pour tirer un bilan. Je pense qu’il y a une réelle volonté de dialogue. Nous sommes optimistes. Au niveau de la CCI, il y a plus de difficultés car elle s’éloigne un petit peu du commerce traditionnel. Il y a moins de contacts qu’avant avec des agents techniques qui venaient nous voir régulièrement. La commission sur le commerce ne nous a plus réuni depuis deux ans. Les CCI ont d’autres préoccupations… Il n’y a plus de fête du commerce. Quant au projet d’installation de commerces « de luxe » à la place de Banque de France, c’est une bonne chose surtout si c’est une vitrine haut de gamme pour notre département. Je n’en pense que du bien.