Entretien avec le Dr Raymond David, dirigeant des laboratoires de Biologie médicale BIO-SANTIS : « Nous devons favoriser la qualité et combattre la financiarisation de notre profession »

art64
   Un an après avoir ouvert un plateau technique ultra-moderne à Entraigues sur la Sorgue, le laboratoire vauclusien vient d’ouvrir coup sur coup deux nouveaux sites. C’est l’occasion d’aller une nouvelle fois à la rencontre de son Président, le Dr Raymond David, afin de mieux comprendre l’évolution de cette spécialité si importante qu’est la biologie médicale.

Pourquoi deux nouveaux sites ?

Ce ne sont pas à proprement parler des nouveaux sites mais des transferts de sites existants. Nous souhaitions relocaliser ces derniers dans des locaux de meilleure qualité, avec un abord plus fonctionnel et des possibilités de stationnement pour nos patients. L’un de nos sites de Montfavet a été transféré à Réalpanier (derrière le Simply Market) et notre ancien site de Morières a été transféré dans le nouveau centre médical et paramédical de cette commune (à côté de la Pharmacie Provençale).

Ces sites ont-ils une particularité en termes de qualité, de services ou d’autres aspects ?

Les deux sites  sont beaucoup plus fonctionnels : les locaux sont neufs, adaptés, à proximité de pharmacie, médecins, infirmiers et kinésithérapeutes. Les patients disposent en outre de grandes capacités de parking. Comme tous les sites Bio-Santis, ils sont ouverts à 6h du lundi au vendredi (et à 7h le samedi). Une nouveauté importante : le site du Pontet-Réalpanier est ouvert le samedi toute la journée jusqu’à 18h30.

Il y a un an, vous nous aviez parlé de votre métier, des enjeux de sa réforme et des conséquences sur les laboratoires… Qu’en est-il aujourd’hui ?

La situation est très étrange. Beaucoup de laboratoires se sont davantage préoccupés de grossir que de réellement répondre aux exigences de qualité de la réforme. Des laboratoires multi-sites énormes se sont constitués à l’occasion de la déréglementation qui a accompagné la réforme, mais ces laboratoires qui misent sur une industrialisation de la biologie médicale n’apportent selon moi pas grand-chose en termes de qualité. Et je ne vois pas comment ils parviendront à répondre aux exigences de la réforme.

Qu’entendez-vous par laboratoires énormes ? Qui sont-ils ? Y-a-t-il des fonds d’investissement dans leur capital ?

Ils ont pour point commun d’exploiter un très grand nombre de sites sur des territoires parfois très éloignés. Ce sont de grosses structures en termes de chiffre d’affaires, disposant souvent de beaux plateaux techniques mais dont pour l’instant aucune n’a réellement fait ses preuves en termes de plus-value qualitative. La structure de leur capital est variable : il y a des sociétés de type « coopérative » qui résultent de l’association d’un grand nombre d’individus ou d’autres avec un actionnariat financier dont – en effet – les fonds d’investissements ne sont pas exclus.

Ces sociétés doivent disposer de moyens financiers conséquents… N’est-ce pas un avantage en termes de qualité ?

Non. En biologie médicale, l’industrialisation de l’activité technique n’est pas suffisante pour générer de la qualité. Si vous allez Place Vendôme à Paris, vous ne verrez pas de grandes enseignes de la distribution. Vous ne voyez que des orfèvres, des artisans de très haut niveau.

La biologie médicale est un travail d’expert nécessitant des investissements en infrastructures de proximité, en ressources humaines compétentes et motivées, puis en formations continues… Notre spécialité exige que ce soit des professionnels de santé qui dirigent et prennent les décisions. Ce sont les médicaux qui doivent faire les arbitrages et non pas les financiers.

Le chiffre d’affaires imposant et les plateaux techniques rutilants de ces structures sont souvent le cache-misère d’une biologie médicale industrielle dont l’essence même va à l’encontre du surplus de médicalisation souhaité par les pouvoirs publics. D’ailleurs ces laboratoires ne brillent pas spécialement par leur niveau d’accréditation…

BIO-SANTIS MORIERES définition web BD

Laboratoire Bio Santis à Morières (84)

Vous parliez d’une déréglementation. Y-a-t-il selon vous un danger avéré pour le patient ?

Oui, cela ne fait aucun doute. Ce qui se passe actuellement n’aurait jamais dû se passer si les institutions fonctionnaient correctement. Après avoir interdit pendant des décennies l’exploitation de « plus de cinq laboratoires par une seule et même société », comment les pouvoirs publics ont-ils pu autoriser l’exploitation d’un nombre illimité de sites ? En faisant ainsi, ils ont livré notre spécialité médicale à un ultralibéralisme conduisant immanquablement aux dérives financières ! On peut être inquiet quand on voit qu’une grande partie de la biologie médicale française est actuellement dans les mains de structures à finalité uniquement financière.

Les pouvoirs publics auraient-ils dû – selon vous – continuer à limiter l’expansion des laboratoires ?

Oui, indubitablement. Les pouvoirs publics devraient en tout cas s’opposer à la croissance de groupes qui ne disposent pas d’une croissance proportionnée de leur assurance-qualité. Il est invraisemblable qu’à deux ans de la première échéance de la réforme, on laisse se constituer des structures monumentales sans qu’elles aient fourni de preuves tangibles d’assurance-qualité.

Mais si l’on en croit ce que vous nous disiez, il y a un an, ces laboratoires « financiers » ne répondant pas aux exigences de la norme, ils ne devraient pas perdurer ?

Personnellement, je ne peux que l’espérer mais ce ne sera pas facile car ces laboratoires détiennent aujourd’hui une grande partie de l’offre en biologie médicale. Et ils misent probablement là-dessus pour escompter un recul des pouvoirs publics au détriment des patients et au bénéfice de ceux qui engrangent les profits liés aux économies d’échelle conférées par le regroupement des moyens de production.

Peut-on comparer ce qui se passe actuellement pour les laboratoires avec la « guerre des cliniques » qui avait défrayé la chronique il y a trente ans sur Marseille ?

Cela n’est pas exactement superposable car il n’y a pas eu encore d’assassinats dans la profession ! Mais votre référence doit rappeler le danger de vouloir marier des intérêts financiers à des activités de professionnels de santé. Servir l’intérêt du patient, c’est faire souvent des choix et des arbitrages qui sont contraires à l’intérêt des actionnaires. Et je considère que seul un actionnariat constitué par des professionnels est à même de le comprendre et de l’accepter. Maintenant, je précise que je ne suis pas un anti-financier primaire !  S’il est prouvé que ces structures fournissent une réelle prestation de qualité pérenne, je n’aurai rien à leur opposer. Mais pour cela il faudrait qu’ils soient évalués par les instances officielles avec les mêmes exigences qu’un laboratoire comme le nôtre.

Vous en doutez ?

J’ai à la fois un doute et une conviction. Mon doute est que les instances officielles ne soient pas tentées de complaisances vis-à-vis de ces structures alors que leurs animateurs sont des personnes souvent très influentes. Tous les laboratoires traditionnels accrédités ont pu constater des accréditations de laboratoires dont le niveau d’assurance-qualité ne faisait pas vraiment  référence… Le COFRAC (Comité Français d’accréditation) est débordé et le processus d’accréditation des grands laboratoires multi-sites est devenu très laxiste : certains sites sont accrédités sans même avoir été audités ! Ma conviction est que les structures financières ne pourront jamais avoir le niveau de qualité d’une structure professionnelle. Pour faire de la biologie médicale de qualité, il faut beaucoup investir, dans les ressources humaines, dans le déploiement de sites de proximité, dans le temps passé auprès des patients, dans la logistique. Or, toutes ces activités sont coûteuses et seront toujours bâclées par les laboratoires à actionnariat financier qui sont obsédés par les économies d’échelle et les profits.

Ces structures sont probablement encore marginales dans le paysage de la biologie médicale ?

Non. Elles sont, hélas, en train de devenir majoritaires et si les pouvoirs publics ne réagissent pas, nous allons même dans certaines régions vers un contexte monopolistique dans lequel les jeunes diplômés n’auront pas accès au pouvoir et à la prise de décision dans un laboratoire de biologie médicale.

Si si tout cela est contraire à la volonté des pouvoirs publics, pourquoi cette absence de réaction ?

Si l’on s’en tient à l’esprit de la réforme et de la loi qui la sous-tend, il est clair que ce qui se passe est tout à fait contraire à celui-ci et/ou à ce que prône notre ordre professionnel. Je suis incapable de comprendre cette léthargie et cet état de fait, mais je peux néanmoins avancer des hypothèses :

  • Les pouvoirs publics manquent de moyens, les Agences régionales de santé (ARS) semblent manquer de personnels inspecteurs.
  • Le COFRAC est totalement débordé et ne dispose pas des ressources suffisantes pour conduire un audit complet de laboratoires ayant plusieurs dizaines de sites…
  • Le poids politique des financiers qui sont à la tête de ces structures n’est probablement pas négligeable. Il y a toujours ce problème de moralisation de la force publique en filigrane.
  • Enfin, il y a la Caisse nationale d’assurance-maladie dont les gestionnaires joueraient selon moi un rôle très néfaste dans ce processus.

Vos premières hypothèses renvoient à des thèmes souvent évoqués dans le débat public… Mais pourquoi la CNAM ?

Parce-que la CNAM est quasiment gérée de façon exclusive par des économistes et non par des professionnels de santé. Ces gens-là n’ont selon moi guère de préoccupations de santé publique et il est fort à parier qu’ils commandent tout (y compris les politiques de santé publique). Je ne sais pas ce que pèse l’avis de la DGS (Direction générale de la Santé) comparé à celui de la CNAM dont le seul objectif est que les soins coûtent moins cher. Ainsi, on peut supposer que les structures financières auraient un langage commun avec les économistes de la CNAM.

Vous croyez que la CNAM pèserait en faveur d’une financiarisation de la santé ?

C’est évident. L’argument est de dire qu’en regroupant des activités beaucoup plus importantes, ils pourraient  faire des économies d’échelle qui profiteraient à la CNAM dans son ensemble. Sauf qu’en biologie médicale, le regroupement à outrance qui s’accompagne d’une réduction du nombre des sites et d’une phase pré-analytique douteuse, va totalement à l’encontre de la qualité et de l’intérêt du patient. Alors faire moins bien pour moins cher, cela a peut-être du sens pour les économistes de la santé mais nous, nous retenons le « moins bien » qui est parfois « beaucoup moins bien ». C’est un choix de société à faire ou à refaire mais alors, dans ce cas, oublions vite les vœux pieux de la réforme… Enfin, il faut quand même observer qu’en dehors des considérations sanitaires, je m’étonne toujours que la CNAM, avec ses légitimes objectifs d’économie, se laisse leurrer par les arguments de vente de sociétés dont le but est de faire toujours remonter un maximum de profits.

Mais y-a-t-il des solutions ?

Bien sûr. Il existe des solutions simples faciles à mettre en œuvre pour peu que les pouvoirs publics en aient la volonté.

Quelles seraient-elles selon vous ?

Si les pouvoirs publics ne veulent pas, dès 2016, se voir dicter la loi des grands groupes de laboratoires (et ainsi voir leur réforme totalement travestie), il leur suffit d’imposer quelques règles. Ces règles doivent permettre de favoriser l’extension territoriale des structures de haut niveau d’assurance-qualité et freiner l’inflation galopante des sites détenus par des groupes dont la façon d’aborder notre spécialité n’est pas conforme à l’esprit de la réforme. Pour cela, il suffit d’interdire la croissance (quel qu’en soit le mode) de laboratoires n’ayant pas accrédité déjà 100% de leurs sites et au moins 80% des examens pratiqués. Réciproquement, il faudrait autoriser les laboratoires ayant accrédité tous leurs sites et la totalité de leur activité à créer des sites dans des zones où l’offre est insuffisante.

De même, il faudrait contraindre les établissements de soins et les infirmiers à travailler avec le laboratoire de leur secteur qui bénéficie du plus grand périmètre d’accréditation. Ces mesures contribueraient à diriger d’ores et déjà une partie de la demande en examens de biologie médicale vers les laboratoires ayant le plus de chances de passer les échéances de la réforme. Cela permettrait ainsi d’éviter un risque de rupture de l’offre lié à la fermeture des sites non conformes aux exigences légales. Enfin, ces règles contribueraient à moraliser la relation entre laboratoires et établissements de soins et infirmiers.

Qu’en est-il dans le Vaucluse ?

Il y a peu, notre département était encore indemne de cette financiarisation de la biologie médicale. Depuis deux ans, hélas, beaucoup de laboratoires ont été les uns après les autres absorbés ou rachetés par les structures financières que j’évoquais plus haut. Et ce phénomène semble aujourd’hui s’accélérer. Parmi les laboratoires absorbés, des laboratoires vauclusiens emblématiques et de grande qualité… Pour moi, c’est un gâchis.

Et qu’en est-il pour Bio-Santis ? Votre implantation est forte, vous êtes largement accrédités… Craignez-vous pourtant la concurrence de ces nouveaux groupements ?

Non, pas directement. Comme je viens de vous le dire, certains des laboratoires que j’évoquais plus haut, et qui ont été repris par des financiers, constituait une concurrence beaucoup plus sérieuse que les groupes qui les ont absorbés. Notre laboratoire a de gros atouts : un haut niveau d’assurance-qualité, une organisation bien rôdée, des équipes très motivées et il est dirigé par des biologistes médicaux.

Mais la situation nous inquiète non seulement en notre qualité de professionnel de santé mais aussi en tant que citoyen. Il faut mettre fin à la marchandisation de la santé et des patients.

Quelles sont les ambitions de Bio-Santis  en termes de croissance ?

Notre priorité reste avant tout d’élever encore notre niveau de qualité pour être parmi les premiers laboratoires à obtenir l’accréditation de 100% de son activité. La croissance de notre structure suivra forcément cette échéance et devrait prendre un nouveau départ en 2016.