Entretien avec Richard Michel : « L’Etat doit regagner sa puissance stratégique »

Journaliste et producteur de télévision, ancien président de la chaîne parlementaire LCP-AN et directeur adjoint d’iTélé, Richard Michel est spécialiste du monde médiatique dont il connait les nombreux dédales. Animateur de colloques, il s’exprime aujourd’hui librement sur le journalisme et la gouvernance des médias. Point d’horizon des enjeux du secteur et ses liens avec la sphère économique.

Quartier d’Affaires : Vous êtes journaliste et ancien PDG de LCP-AN. Comment vous est venue la vocation du journalisme (formation, parcours, étapes) ?

Richard Michel : Cette vocation vient certainement de mon histoire personnelle. Je suis issu d’une famille ouvrière du bassin de Briey en Lorraine, la région des mines de fer aujourd’hui toutes fermées et de Michel Platini, un grand monsieur du football. A 16 ans et demi, un BEPC en poche, je fais un stage dans les Ateliers Centraux d’Hayange, à deux pas où se déroule actuellement le conflit d’Arcilor Mittal. A l’époque, je n’avais lu que trois livres car chez moi, il n’y avait pas de livres. « Poil de carotte » de Jules Renard, « David Copperfield » de Charles Dickens et un livre sur la Résistance dont j’ai oublié le titre que mon grand-père, un cheminot résistant m’avait confié. Tout cela pour vous situer que rien ne me prédestinait à devenir journaliste. Mais, effectuant mon service militaire en Allemagne, quatre mois avant d’être libéré, j’ai été convoqué par le commandant dont j’étais le secrétaire. Il m’a demandé ce que je comptais faire dès la fin de mon service. Evidemment, je lui ai dit que j’allais retrouver mon travail aux Ateliers Centraux. Mais lui, sans m’en donner l’ordre, mais c’en avait tout l’air, m’a invité à reprendre des études supérieures. Mais sans BAC en poche, comment faire ? Il m’a conseillé de passer le concours d’entrée de la Sorbonne pour les non-bacheliers. C’était juste avant mai 68. J’ai réussi. Et là, préparant une licence d’histoire contemporaine et un DES d’études théâtrales, j’ai agi comme un boxeur qui a faim de combats. J’ai lu des centaines de livres. Il me fallait rattraper ce retard culturel. Digérer tous ces livres fut à la fois dur et exaltant. Histoire, économie, sociologie, politique…J’ai fait ça durant quinze ans de façon constante. Encore aujourd’hui, je lis trois ou quatre livres en même temps. Et je suis surtout un pilleur de centres de recherches. Et le journalisme alors ? Pour payer mes études, la nuit trois ans durant, je travaillai dans les imprimeries comme manœuvre, et je nettoyai les rotatives. C’est là que j’ai appris à dévorer tous les quotidiens. J’ai fait quelques stages dans certaines rédactions,, et ensuite j’ai effectué une formation d’un an au CFPJ, le Centre de Formation Permanente des Journalistes. Puis, j’ai commencé comme pigiste dans certains quotidiens, puis à France 3 et France 2. Je me suis très vite spécialisé sur certaines thématiques : le Proche-Orient, le monde arabe et en politique française, la justice et la police. Mais très vite, j’ai opté pour le grand reportage et pour le documentaire. Des genres où l’enquête s’inscrit dans des temps plus longs que l’activité dans une rédaction qui traite au quotidien l’actualité. Comme vous pouvez le constater, j’arrive de très loin…

QA : Vingt ans après la première chaine d’info en continu, CNN, quel est le bilan du direct permanent ? Que pourrait être une nouvelle révolution en la matière ?

RM : La création des chaînes d’information en continu est une véritable révolution qui a transformé les rapports sociaux et politiques. Cette forme de modernité liée aux avancées technologiques est manifestement un progrès. Quiconque est désormais connecté avec les événements qui surgissent dans le monde. Cela implique d’être davantage en réactivité. Les responsables politiques, économiques, industriels, financiers qui ont à gérer dans le quotidien ne peuvent pas échapper à cette réalité. Mais, même ceux qui s’inscrivent dans des temps plus longs comme les chercheurs par exemple, sont obligés de prendre en considération ce que l’on nomme « l’accélération des temps ». Donc, cette accélération est un progrès, mais ce peut être aussi un facteur négatif. En effet, ce type de réseaux d’information produit trop souvent du factuel où l’on déverse des images et des sons sans distanciation, où l’on se satisfait de la seule émotion qui jaillit notamment des événements tragiques : guerre, terrorisme, prises d’otages, catastrophes naturelles. On s’éloigne du rationnel, de la mission de bien informer, ce qui implique de bien contextualiser l’événement, de le décrypter, d’en dégager les principaux ressorts pour en comprendre la vraie nature et les effets que cela peut avoir sur nous-mêmes. Trop souvent, cette accélération des temps nous projette dans la dictature de l’instant. Le philosophe et historien Marcel Gauchet a raison quand il dit : «  La démultiplication des médias engendre une intensification des orages médiatiques et le journalisme au sens classique n’existe plus. Il y a du bruit médiatique et le journaliste n’est plus guère qu’un amplificateur ». C’est le danger constant que représentent ces chaînes d’information en continu.

QA : Le rôle de journaliste doit-il et va-t-il selon vous évoluer vers plus d’investigation et de recul ou au contraire vers plus d’instantané à l’heure des nouveaux médias, notamment internet ?

RM : Dans un tel contexte, il revient aux journalistes de retrouver les fondamentaux de ce métier qu’a si bien décrit Albert Londres : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Tout est dit. Certes, il revient avant tout au journaliste d’enquêter honnêtement, de décrypter et de sourcer les éléments d’un événement, de les « penser » comme le préconisait Hannah Arendt. Je n’aime pas trop la notion d’investigation qui porte parfois à devenir policier. Si nous devions penser à une comparaison, je préfère le statut du juge qui doit inscrire à charge et à décharge. Mais en même temps, le journaliste n’a pas à instruire, il a à rapporter tous les éléments d’un événement avec finesse, justesse, et intelligence. J’ai dirigé quelques années la rédaction d’i télé que j’ai créé avec quatre autres personnes à la demande de Pierre Lescure en 1999. J’ai été confronté à cette difficulté de produire tous les quart d’heure une séquence d’informations, et cela sous la puissance de l’arrivée des événements. La seule chose que j’ai apprise, c’est que si un journaliste ne dispose pas d’une culture générale forte, il produit de la superficialité, de l’a peu près, de l’inexactitude. A ce moment-là, on appauvrit le traitement d’un événement. On produit du brouillage social et politique. Voilà le danger du progrès, et nous nous éloignons du point de vie d’Albert Camus qui disait du journaliste qu’il devait être « un historien de l’instant ».

QA : Lors de vos conférences vous nous invitez à réapprendre la culture de la maîtrise du temps. Pouvez-vous développer cette notion et les raisons qui, selon vous la rendent fondamentale ?

RM : J’ai coutume de dire que nous sommes entrés désormais dans un autre temps, celui de la civilisation de la maîtrise des temps. Cela concerne au premier chef les journalistes, mais aussi les responsables politiques, financiers, scientifiques, éducatifs sans oublier les entrepreneurs. Ces derniers n’échapperont pas à cette obligation. Toute entreprise n’est pas une unité abstraite échappant à cette accélération des temps politiques, médiatiques, économiques, financiers, industriels. Chaque entrepreneur devrait songer à ce que déclarait le vainqueur de Napoléon disait : «  Savoir tenir constamment un œil ouvert sur l’ennemi et l’autre sur soi-même ». Quelle intelligence ! Quelle lucidité ! cette accélération des temps doit donc être prise en compte par les dirigeants d’entreprise, grande ou plus modeste. Observons comment la volatilité et la fluidité des flux financiers bouleversent nos économies. Aujourd’hui, en 800 microsecondes, les robots boursiers sont en mesure de donner un ordre sur les marchés. Il suffit que ceux qui donnent ces ordres soient animés par la seule volonté de spéculer pour se gaver à outrance, pour que des secteurs entiers soient déstabilisés. Voici un exemple concret où chacun doit savoir prendre en considération une telle donnée. Voilà pourquoi j’estime que les chefs d’entreprise doivent conceptualiser la conduite du changement dans l’entreprise. Le règne des dinosaures, des spin-doctors, des clans du paternalisme est terminé. Il nous faut entrer dans le temps des visions, des anticipations et des évaluations permanentes. Le suivisme et le conservatisme sont les ennemis de tout chef d’entreprise. La conduite du changement n’est pas une affaire théorique ou technique, ce doit être le fruit d’une action  partagée et libre de tous les acteurs de l’entreprise. A la direction, aux actionnaires de favoriser cet état d’esprit, d’inventer des temps pédagogiques transversaux dans l’entreprise où chacun saisira les effets de cette accélération des temps, leur enchevêtrement et les effets à la fois positifs et négatifs sur le devenir de l’entreprise. Encore une fois, l’entreprise n’est pas une entité abstraite qui échapperait à ce nouveau phénomène.

QA : Les années passées à la tête de LCP-AN vous ont donné une vision globale des enjeux économiques, politiques et environnementaux de notre pays et dans le monde. Vous avez observé les différents modes de gouvernance. Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur la gestion politique de ces enjeux ? Sur votre vision de l’évolution de l’action politique ?

RM : Mon expérience de PDG de LCP-Assemblée nationale m’a permis de décrypter les atouts et les défauts de notre classe politique. Six ans durant, j’ai pu observer ce joyau de la République qu’est l’Assemblée nationale. Globalement, ne nous plaignons pas trop de nos députés. Quand on compare avec l’étranger, on peut considérer qu’ils font le job. Certes, ils peuvent encore faire des progrès. Je trouve que les députés allemands sont davantage sur leur métier et missions. Ceux qui songent à limiter les mandats ont sans doute raison. Certains députés français oublient parfois qu’ils sont les représentants de la Nation, et pas seulement les « obligés » des habitants de leur circonscription. Mais pour qu’ils soient à la hauteur des exigences du pays, faut-il encore que le pouvoir exécutif, le Président de la République et le gouvernement, les respectent et tiennent encore de leur avis. Ces dernières années, cela n’a pas toujours été le cas. Nous avons des institutions, chacun doit les respecter. Pour ne pas pas quitter l’objet de cet entretien, c’est-à-dire la qualité et la maîtrise d’une information de qualité, je peux vous assurer que le travail des commissions parlementaires est de bonne qualité. Il en est de même des commissions d’enquête liées à tel ou tel événement. La commission d’enquête d’Outreau a été manifestement un travail de très grande qualité. L’état judiciaire, et au-delà, a été mis à nu. Malheureusement, le gouvernement n’a pas suivi complètement les réformes préconisées par cette commission. Si un effort devait être fait par les députés, c’est de faire face à la nécessité d’anticiper les grands dossiers politiques, économiques, sociaux, éducatifs, culturels. Quand on voit les effets nocifs de la crise financière, ils ont du pain sur la planche. L’Etat doit regagner sa puissance stratégique. Celui-ci doit être en mesure de réguler, de contrôler, de peser sur le monde de la finance. Il doit parallèlement favoriser des politiques audacieuses d’investissements ciblés, contrôlés, évalués permettant à nos PME qui innovent de gagner de nouvelles parts de marchés en Europe et dans le monde. Nos responsables politiques devraient donc davantage évaluer le résultat des politiques publiques en cours, et anticiper leur devenir. C’est désormais une obligation dans cet univers mondialisé et qui va vite.

Propos recueillis par la rédaction