L’Avant-garde européenne et le rôle des capitaines d’industrie

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Par Henri de Grossouvre

Version française de l’article paru en mai 2019 dans « Cultura identita », magazine du quotidien italien de centre droit « Il Giornale »

Au sein de l’Union Européenne, nous vivons dans un paradoxe éclatant, à droite comme à gauche, les critiques de l’Union sont vives depuis plusieurs années et la cristallisation de la crise autour du Brexit démontre qu’il est très difficile, voire impossible de revenir en arrière et de quitter l’Union Européenne. Le processus semble irréversible et les référendums ont pour seule conséquence le clivage de nos sociétés. Aux conséquences politico-économiques du Brexit vient s’ajouter le risque de guerre civile en Irlande. La Grande Bretagne avait commencé par refuser de participer à la construction européenne, puis devant les premiers succès avait essayé de créer un projet rival au sein de l’AELE. Après l’échec du projet concurrent les Anglais avaient dû attendre le départ du Général de Gaulle pour rejoindre le projet et pousser, de l’intérieur cette fois, à un élargissement systématique afin d’empêcher l’approfondissement politique.

Il n’y a pas de projet numérique européen. Il y a des centres de recherche en intelligence artificielle à Paris et à Zurich mais ils sont mis en place par Google.

Nous sommes aujourd’hui trop nombreux au sein de l’UE pour nous mettre d’accord et définir ensemble une politique claire et cohérente vis-à-vis de nos grands partenaires. Contrairement aux principaux acteurs mondiaux les Européens sont les seuls à ne pas avoir un projet géopolitique, un projet économique et industriel, une vision claire de ce qu’ils sont, de leurs frontières, de leur situation et de leur avenir. En revanche les Etats-Unis, la Russie, la Chine, Israël, le Brésil, ou l’Inde… ont chacun un projet dans lequel nous sommes intégrés.

Nous sommes ainsi devenus objet et non plus sujet des relations internationales. Il n’y a pas de projet numérique européen. Il y a des centres de recherche en intelligence artificielle à Paris et à Zurich mais ils sont mis en place par Google. Les nouvelles routes de la soie passant par l’Europe profitent surtout aux partenaires tiers. Nous pourrions multiplier ce genre d’exemple dans les secteurs stratégiques (aéronautique, espace, défense, biotechnologies, littoraux et espaces maritimes…).

Le cœur de cette Avant-Garde est bien sûr la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et le Luxembourg et tous les pays qui partageraient cette ambition.

La seule solution pour revenir sur la provincialisation des pays européens est la mise en place d’une Avant-Garde au sein de l’UE autour de ces sujets stratégiques, Avant-garde [1] qui serait le noyau dur, cohérent et conséquent, d’une future Europe politique. Le cœur de cette Avant-Garde est bien sûr la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et le Luxembourg et tous les pays qui partageraient cette ambition. La France a du mal à accepter l’inversement du rapport de forces avec son voisin allemand, l’économie allemande est forte, tirons en les conséquences. La France sans les britanniques est le seul pays européen capable de projeter des forces militaires. La défiance des citoyens des pays de l’UE vis-à-vis de la construction européenne est principalement due à des problèmes de sécurité et des problèmes économiques. Le partage du droit de véto français au conseil de sécurité des Nations Unies n’est pas d’actualité. Mais demandons-nous plutôt pourquoi les Chinois, les Russes, les Etats Unis font régulièrement usage de leur droit de véto tandis que les britanniques et les français quasiment jamais.

L’exemple d’un grand européen, Aristide Briand, me semble aujourd’hui d’une particulière actualité, par son ambition européenne et par le rôle que devaient y jouer les forces économiques. Son projet comporte un lien fédéral en Europe sans abandonner les souverainetés nationales : « Evidemment, l’Association agira surtout dans le domaine économique : c’est la question la plus pressante. Je crois que l’on peut y obtenir des succès. Mais je suis sûr aussi qu’au point de vue politique, au point de vue social, le lien fédéral, sans toucher à la souveraineté d’aucune des nations qui pourraient faire partie d’une telle association [2] ». Face à la crise politique et au rôle prépondérant de l’économie dans nos sociétés, je pense que les chefs d’entreprises, les capitaines d’industrie ont une responsabilité et un rôle européen à jouer. En Italie, en France et en Allemagne, notamment, la notion de capitaine d’industrie est parlante. Je pense avec Saint-Simon que la science, l’économie et l’innovation sont étroitement liées et qu’elles sont plus que jamais le moteur de nos sociétés. J’en appelle à l’action commune au sein des pays d’une possible Avant-garde européenne de quelques patrons de l’industrie pour la relance de l’Europe politique.  A cela il faut ajouter la nécessité de la solidarité et du lien social de proximité. Ce lien passe me semble t’il en Europe par les identités locales et régionales.

Version italienne: https://culturaidentita.it/3217-2/

Henri de Grossouvre, mai 2019

[1] Voir, Henri de Grossouvre, « Pour une Europe européenne, une Avant-garde pour sortir de l’impasse », Xenia 2007, préface de François Loos, ministre de l’industrie.

[2] Discours d’Aristide Briand à la Société des Nations, 5 septembre 1929.